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Full text of "Adonis. Introd. de Paul Valéry"

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La Fontaine, Jean de 
Adonis 



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PURCHASED FOR THE 

UNIVERSITY OF TORONTO LIBRARY 

FROM THE 

CANADA COUNCIL SPECIAL GRANT 



FOR 

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LE FLORILEGE FRANÇais^ 

puUié/ouj la DirecHon de 
J-L. VAUDOYER 



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ADONIS 

par 

Jean de La Fontaine 

lNTI{pDUCTION 

de 

PAUL VALÉRY 



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AU MASQUE D^OR 



DEVAMBE Z 

À\\vl 23 Rue Laf^otjzer 



ADONIS 



// a été tiré de cet ouvrage 
trente exemplaires sur japon 
numérotés de I à XXX et 
mille exemplaires sur vélin à: 
Rjyes numérotés de i à looo 

V 

CET EXEMPLAIRE 
PORTE LE N° 

6CG 



LE FLORILEGE FRANÇAIS 

publié sous la direction 
de J.-L. VAUDOYER 



ADONIS 

par 

Jean de La Fontaine 

INTIipDUCTION 

de 

M. PAUL VALÉRY 



AU MASQUE D'OR 

DEVAMBEZ 

23 , rue Lavoisier 

PARIS 



LA MOBJ- D'ADONIS 
par NICOLAS POUSSIN 

qui illustre ce volume est 
Id reproduction d'une sépid 
conservée au Musée du Louvre 




AU SUJET D'ADONIS 



Il court sur La Fontaine une rumeur de paresse 
et de rêverie, un murmure ordinaire d'absence et de 
distraction perpétuelle qui nous fait songer sans effort 
d'un personnage fabuleux, toujours infiniment docile 
à la plus douce pente de sa durée. Nous le voyons 
vaguement sur l'une de ces images intérieures qui ne 
sont jamais loin de nous, quoiqu elles se soient for- 
mées, il y a bien des années, des premières gravures 
et des premières histoires que nous avons connues. 

Peut-être ce nom même de La Fontaine a-t-il, dès 
notre enfance, attaché pour toujours à la figure ima- 
ginaire d'un poète je ne sais quel sens ambigu de 
fraicheur et de profondeur, et quel charme emprunté 
des eaux? Une consonance, parfois, fait un mythe. 
De grands dieux naquirent d'un calembour, qui est 
une espèce d'adultère. 

Il est donc un être qui songe, et qui s'écoule le 
plus naïvement du monde. Nous le plaçons naturelle- 
ment dans un parc, ou dans une campagne délicieuse, 
dont il recherche les belles ombres. Nous lui donnons 
l'attitude enchantée d'un solitaire qui jamais n'est vérita- 
blement seul : soit qu'il se réjouisse avec lui-même 
de cette paix qui l'environne, soit qu'il cause avec 
le renard, la fourmi, ou quelque autre de ces animaux 
du siècle de Louis XIV qui parlaient un si pur langage. 



Si les bètes l'abandonnent, car même les plus 
sages ne laissent pas d'être mobiles et facilement 
agitées par la moindre chose, il se tourne vers le pays 
étendu au soleil, où il écoute le roseau, le moulin, 
les nymphes se répondre. Il leur prête son silence, 
dont ils font une sorte de symphonie. 

Fidèle seulement à toutes les délices de la journée 
(mais encore à la condition qu'elles se donnent d'elles- 
mêmes, et qu il ne faille les poursuivre ni les retenir 
fortement), on dirait qu'il suffise à sa destinée de 
déduire par un fil de soie ce que chaque instant 
contient de plus doux : elle en tire fragilement des 
heures infinies. 

Rien ne ressemble à ce rêveur plus aisément que 
le nuage paresseux à qui son regard se confie : cette 
molle dérive à travers les cieux le divertit insensible- 
ment de lui-même, de sa femme et de son enfant; 
elle le transporte dans l'oubli de ses affaires, l'allège 
de toutes conséquences, le dispense de toute prévision, 
car il est vain de vouloir devancer la même brise qui 
nous emporte ; plus vain, peut-être, de prétendre 
toujours répondre des mouvements d'une vapeur. 

Mais un poème de six cents vers à rimes plates, 
faits comme ceux d'adonis : un enchaînement si 
prolongé de la grâce ; mille difficultés vaincues, mille 
voluptés captées dans la continuité d'une trame invio- 
lable, où elles se juxtaposent, sont resserrées et con- 
traintes de se fondre, donnant enfin l'illusion d'une 



— m 

tapisserie vaste et variée : tout ce travail que le 
connaisseur considère par transparence, au travers des 
prestiges de l'ouvrage, en dépit des mouvements de 
la chasse, des vicissitudes de l'amour, et dont il 
s'émerveille à mesure que son esprit le reconstitue, 
le fait renoncer sans retour à la première et primi- 
tive idée qu'il avait gardée de La Fontaine. 



N'allons plus croire que quelque amateur de jar- 
dins, un homme qui perd son temps comme il perd 
ses bas ; à demi ahuri, à demi inspiré : un peu niais, 
un peu narquois, un peu sentencieux: dispensateur 
aux bestioles qui l'entourent d'une espèce de justice 
toute motivée de proverbes, puisse être l'auteur au- 
thentique d'tyff/oK/5. Prenons garde que la nonchalance, 
ici, est savante: la mollesse, étudiée: la facilité, le 
comble de lart. Quant à la naïveté, elle est nécessaire- 
ment hors de cause : l'art et la pureté si soutenus 
excluent à mon regard toute paresse et toute bonhomie. 

On ne fait pas de la politique avec un bon coeur ; 
mais davantage, ce n'est pas avec des absences et des 
rêves que l'on impose à la parole de si précieux et de 
si rares ajustements. La véritable condition d'un véri- 
table poète est ce qu'il y a de plus distinct de l'état 
de rêve. Je n'y vois que recherches volontaires, assou- 
plissement des pensées, consentement de l'àme à des 
gênes exquises, et le triomphe perpétuel du sacrifice. 

Celui même qui veut écrire son rêve se doit d'être 



IV - 

infiniment éveillé. Si tu veux imiter assez exactement 
les bizarreries, les infidélités à soi-même du faible 
dormeur que tu viens d'être : poursuivre dans ta 
profondeur cette chute pensive de l'âme comme une 
feuille morte à travers l'immensité vague de la 
mémoire, ne te flatte pas d'y réussir sans une atten- 
tion poussée à l'extrême, dont le chef-d'œuvre sera 
de surprendre ce qui n'existe qu'à ses dépens. 

Qiii dit exactitude et style, invoque le contraire du 
songe ; et qui les rencontre dans un ouvrage doit 
supposer dans son auteur toute la peine et tout le 
temps qu'il lui fallut pour s'opposer à la dissipation 
permanente des pensées. Les plus belles, comme les 
autres, toutes ce sont des ombres : et les fantômes, 
ici, précèdent les vivants. Ce ne fut jamais un jeu 
d'oisif que de soustraire un peu de grâce, un peu de 
clarté, un peu de durée, à la mobilité des choses de 
l'esprit : et que de changer ce qui passe en ce qui 
subsiste. Et plus la proie que l'on convoite est-elle 
inquiète et fugitive, plus faut-il de présence et de 
volonté pour la rendre éternellement présente, dans 
son attitude éternellement fuyante. 



Même un fabuliste est loin de ressembler à ce dis- 
trait, c]ue nous formions distraitement naguères. 
Phèdre est tout élégances ; le La Fontaine des Fables 
est plein d'artifices. Il ne leur suffit pas, sous un 
arbre, d'avoir ouï la pie dans son babil, ni les rires 
ténébreux du corbeau, pour les faire parler si heu- 



reusement : c'est qu'il y a un étrange abîme entre les 
discours que nous tiennent les oiseaux, les feuillages, 
les idées, et celui que nous leur prêtons : un inter- 
valle inconcevable. 

Cette différence mystérieuse entre l'impression, ou 
l'invention même le plus nettes, et leur expression 
achevée, devient la plus grande possible, — et donc 
la plus remarquable, — quand l'écrivain impose à 
son langage le système des vers réguliers. C'est là 
une convention qui a été bien mal comprise. J'en 
dirai quelques mots. 



La liberté est si séduisante : elle l'est si particuliè- 
rement pour les poètes ; elle s'offre à leur fantaisie 
avec des raisons à ce point spécieuses, et dont la plu- 
part sont solides ; elle se pare si proprement de 
sagesse et de nouveauté, et nous presse, par tant 
d'avantages dont on voit difficilement les ombres, de 
revenir sur les règles anciennes, d'en considérer les 
absurdités, et de les réduire à la pure observance des 
lois naturelles de l'àmie et de l'ouïe, qu'on ne sait 
d'abord que lui opposer. Peut-on même répondre à 
cette charmeresse qu'elle favorise dangereusement la 
négligence, quand elle peut si aisément nous remon- 
trer une quantité accablante de vers très mauvais, 
très faciles et terriblement réguliers ? Il est vrai qu'il 
y en a contre elle une égale quantité de détestables 
qui sont libres. Cette accusation vole entre les deux 
camps : les meilleurs soutiens d'un parti sont les 



— VI — 

faibles qui sont dans l'autre, et ils se ressemblent 
tellement qu'il est inexplicable qu'ils se divisent. 

Ce serait donc un grand embarras que de se déci- 
der, s'il y avait nécessité absolue. Quant à moi, je 
pense que tout le monde a raison, et qu'il faut faire 
comme l'on veut. Mais je ne puis m'empècher d'être 
intrigué par l'espèce d'obstination qu'ont mise les 
poètes de tous les temps, jusqu'aux jours de ma jeu- 
nesse, à se charger de chaînes volontaires. C'est un 
fait difficile à expliquer que cet assujettissement que 
l'on ne percevait presque pas, avant qu'il fût trouvé 
insupportable. D'où vient cette obéissance immémo- 
riale à des commandements qui nous paraissent si 
futiles ? Pourquoi cette erreur si prolongée de la part de 
si grands hommes, et qui avaient un si grand intérêt 
à donner le plus haut degré de liberté à leur esprit ? 
Faut-il résoudre cette énigme par une dissonance de 
termes, comme il est de mode depuis l'affaiblissement 
de la logique, et penser qu'il existe un instinct de 
l'artificiel? Ces mots jurent d'être mis ensemble. 

Je m'étonne d'une autre chose. Notre époque a vu 
naître presque autant de prosodies qu'elle a compté 
de poètes, c'est-à-dire un peu plus de systèmes que 
de tètes, car certaines en ont pu produire plusieurs. 
Mais, dans le même temps, les sciences, comme l'in- 
dustrie, poursuivant une politique tout opposée, se 
créaient des mesures uniformes ; elles se donnaient 
des unités, elles les réalisaient en étalons dont elles 



— VII - 

imposaient l'usage par des lois et par des traités ; 
cependant que chaque poète, prenant son être même 
pour collection de modules, instituait son propre 
corps, la période personnelle de son rythme, la durée 
de son souffle, comme types absolus. Chacun faisait 
de son oreille et de son cœur un diapason et une hor- 
loge universels. 

N'était-ce pas risquer d'être mal entendus, mal lus, 
mal déclamés ; ou de l'être, du moins, d une sorte 
tout imprévue?^ Ce risque est toujours très grand. Je 
ne dis pas qu'une erreur d'interprétation nous nuise 
toujours, et qu un miroir d'étrange courbure quelque- 
fois ne nous embellisse. Mais les personnes qui 
redoutent l'incertitude des échanges entre l'auteur et 
le lecteur, trouvent assurément dans la fixité du 
nombre des syllabes, et dans les symétries plus ou 
moins factices du vers ancien, l'avantage de limiter 
ce risque d'une manière très simple, — disons, si 
l'on veut, grossière. 

Quant à l'arbitraire de ces règles, il n'est pas, en 
lui-même, plus grand que celui du langage, vocabu- 
laire ou syntaxe. 



J'irai un peu plus loin dans l'apologie. Je ne juge 
pas impossible de donner à cette convention et à 
cette rigueur si contestables, une valeur propre et 
singulière. Ecrire des vers réguliers, c'est là se remet- 
tre, sans doute, à une loi étrangère, assez insensée, 
toujours dure, parfois atroce : elle écarte de lexis- 



— VIII — 

tence un infini de belles possibilités ; elle appelle de 
très loin une multitude de pensées qui ne s'atten- 
daient pas d'être conçues. (Quant à celles-ci, j'ad- 
mettrai que la moitié d'entre elles ne valait pas de 
naître, et que l'autre moitié nous procure, au con- 
traire, des surprises délicieuses et des harmonies non 
préétablies, tellement que la perte et le gain se com- 
pensent, et que je n'aie plus à m'en occuper.) Mais 
toutes les beautés innombrables qui demeureront dans 
l'esprit, toutes celles que l'obligation de rimer, la 
mesure, la règle incompréhensible de l'hiatus, empê- 
chent définitivement de se produire, semblent bien 
nous constituer une perte immense, dont on peut 
véritablement se lamenter. Essayons une fois de 
nous en réjouir : c'est la fonction d'un sage que de 
se contraindre toujours à changer une perte dans 
l'apparence d'une perte. Il suffit de penser, il suffit 
de s'approfondir, pour réussir assez souvent à rendre 
naive l'idée que nous avions d'abord dune perte et 
d'un gain, en des matières idéales. 

Cent figures d'argile, si parfaites qu'on les ait 
pétries, ne donnent pas à l'esprit la même grande 
idée qu'une seule de marbre à peu près aussi belle. 
Les unes sont plus fragiles que nous-mêmes ; l'autre 
l'est un peu moins. Nous imaginons comme elle a 
résisté au statuaire ; elle ne voulait pas sortir de ses 
ténèbres cristallisées. Cette bouche. Ces bras, ont 
coûté de longs jours. Un artiste a frappé des milliers 



— IX — 

de coups rebondissants, lents interrogateurs de la 
forme future. L'ombre serrée et pure est tombée en 
éclats, elle a fui en poudre étincelante. Un homme 
s'est avancé, au moyen du temps, contre une pierre : 
il s'est glissé difficilement le long d'une amante si 
profondément endormie dans l'avenir, et il a con- 
tourné cette créature peu à peu circonvenue, qui se 
détache enfin de la masse de l'univers, comme elle 
fait de l'indécision de l'idée. La voici un monstre de 
grâce et de dureté, né, pour un temps indéterminé, 
de la durée et de l'énergie d'une même pensée. Ces 
alliances si rebelles sont ce qu'il y a de plus précieux. 
Une grande âme a cette faiblesse pour signe, de 
vouloir tirer d'elle-même quelque objet dont elle 
s'étonne, qui lui ressemble, et qui la confonde, pour 
être plus pur, plus incorruptible, et en quelque sorte 
plus nécessaire que l'être même dont il est issu. Mais 
à soi seule, elle n'enfante que le mélange de sa faci- 
lité et de sa puissance, entre lesquelles elle ne dis- 
tingue pas aisément ; elle se restitue le bien et le mal ; 
elle fait ce qu'elle veut, mais elle ne veut que ce 
qu'elle peut; elle est libre, et non souveraine. Il faut 
essayer. Psyché, d'user toute votre facilité contre un 
obstacle : adressez-vous au granit, animez-vous contre 
lui, et désespérez quelque temps. Voyez vos vains 
enthousiasmes choir, et vos intentions déconcertées. 
Peut-être, n'êtes-vous pas encore assagie pour préfé- 
rer votre décision à vos complaisances. Vous trouvez 
cette pierre trop dure, vous rêvez de la mollesse de la 
cire, et de l'obéissance de l'argile ? Mais suivez le 



chemin de votre pensée irritée, bientôt vous rencon- 
trerez cette inscription infernale : '< // n'est rien de si 
beau que ce qui n'existe pas. „ 

Les exigences d'une stricte prosodie sont l'artifice 
qui confère au langage naturel les qualités dune 
matière résistante, étrangère à notre âme, et comme 
sourde à nos désirs. Si elles n'étaient pas à demi 
insensées, et qu elles n'excitassent pas notre révolte, 
elles seraient radicalement absurdes. On ne peut plus 
tout faire, une fois acceptées : on ne peut plus tout 
dire : et pour dire quoi que ce soit, il ne suffit plus 
de le concevoir fortement, d'en être plein et enivré, 
ni de laisser échapper de l'instant mystique, une 
figure déjà presque tout achevée en notre absence. A 
un dieu seulement est réservée l'ineffable indistinc- 
tion de son acte et de sa pensée. Mais nous, il faut 
peiner ; il faut connaître amèrement leur différence. 
Nous avons à poursuivre des mots qui n'existent pas 
toujours, et des coïncidences chimériques : nous 
avons à nous maintenir dans l'impuissance, essayant 
de conjoindre des sons et des significations, et créant 
en pleine lumière l'un de ces cauchemars où s'épuise 
le rêveur, quand il s'efforce indéfiniment d'égaliser 
deux fantômes de lignes aussi instables que lui-même. 
Nous devons donc passionnément attendre, changer 
d'heure et de jour comme l'on changerait d'outil, — 
et vouloir, vouloir... Et même, ne pas excessivement 
vouloir. 



— XI — 



♦il* ♦«♦ 



Pures aujourd'hui de toute force obligatoire et de 
toute fausse nécessité, ces rigueurs des anciennes lois 
n'ont plus d'autre vertu que de définir très simple- 
ment un monde absolu de l'expression. C'est là, du 
moins, le sens nouveau que je leur trouve. Nous 
avons arrête de soumettre la nature, — je veux dire 
le langage, — à quelques autres règles que les sien- 
nes, et qui ne sont pas nécessaires, mais qui sont 
nôtres ; et même nous poussons cette fermeté jusqu'à 
ne pas daigner de les inventer : nous les recevons 
telles quelles. 

Elles séparent nettement ce qui existe par soi- 
même de ce qui existe spécialement par nous seuls. 
Voilà qui est proprement humain : un décret. Mais 
nos voluptés, ni nos émotions, ne périssent, ni ne 
pâtissent de s'y soumettre : elles se multiplient, 
elles s'engendrent aussi, par des disciplines conven- 
tionnelles. Considérez les joueurs, tout le mal que 
leur procurent, tout le feu que leur communiquent 
leurs bizarres accords, et ces restrictions imaginaires 
de leurs actes : ils voient invinciblement leur petit 
cheval divoire assujetti à certain bond particulier sur 
l'échiquier : ils ressentent des champs de force et des 
contraintes invisibles que la physique ne connaît 
point. Ce magnétisme s'évanouit avec la partie, et 
l'excessive attention qui l'avait si longuement sou- 
tenu, se dénature et se dissipe comme un rêve... La 
réalité des jeux est dans l'homme seul. 



XII - 



♦1^ +!> 



Entendez-moi. Je ne dis pas que le '< délice sans 
chemin » ne soit le principe et le but même de l'art 
des poètes. Je ne déprise pas le don éblouissant que 
fait notre vie à notre conscience, quand elle jette 
brusquement dans le brasier mille souvenirs d'un 
seul coup. Mais, jusques à nos jours, jamais une 
trouvaille, ni un ensemble de trouvailles, n'ont paru 
constituer un ouvrage. 

J'ai seulement voulu faire concevoir que les nom- 
bres obligatoires, les rimes, les formes fixes, tout 
cet arbitraire, une fois pour toutes adopté, et opposé 
à nous-mêmes, ont une sorte de beauté propre et 
philosophique. Des chaînes, qui se roidissent à cha- 
que mouvement de notre génie, nous rappellent, 
sur le moment, à tout le mépris que mérite, sans 
aucun doute, ce familier chaos, que le vulgaire 
appelle pensée, et dont ils ignorent que les conditions 
naturelles ne sont pas moins fortuites, ni moins fu- 
tiles, que les conditions d'une charade. 

C'est un art de profond sceptique que la poésie 
savante. Elle suppose une liberté extraordinaire à 
l'égard de l'ensemble de nos idées et de nos sensa- 
tions. Les dieux, gracieusement, nous donnent pour 
rien tel premier vers ; mais c'est à nous de façonner 
le second, qui doit consonner avec l'autre, et ne pas 
être indigne de son aîné surnaturel. Ce n'est pas trop 



— XIII — 

de toutes les ressources de l'expérience et de l'esprit 
pour le rendre comparable au vers qui fut un don. 

♦il* ♦11* 

L'auteur de ÏAdonis, il ne peut être qu'un esprit 
singulièrement attentif, tout en délicatesses et en 
recherches. Ce La Fontaine, qui a su faire, un peu 
plus tard, de si admirables vers variés, ne les saura 
faire qu'au bout de vingt ans qu'il aura dédiés aux 
vers symétriques : exercices d'entre lesquels Adonis 
est le plus beau. Il donnait, pendant ce temps-là, 
aux observateurs de son époque, un spectacle de 
naïveté et de paresse dont ils nous transmirent naïve- 
ment et paresseusement la tradition. 

L'histoire littéraire est tissue comme l'autre de 
légendes diversement dorées. Les plus fallacieuses 
sont nécessairement dues aux témoins les plus fidèles. 
Quoi de plus trompeur que. ces hommes véridiques 
qui se réduisent à nous dire ce qu'ils ont vu, comme 
nous l'eussions vu nous-mêmes? Mais que me fait 
ce qui se voit ? Un des plus sérieux hommes que 
j'aie connus, et du plus de suite dans les pensées, 
ne paraissait ordinairement que la légèreté même : 
une seconde nature le revêtait de balivernes. Il en est 
de notre esprit comme de notre chair : ce qu'ils se 
sentent de plus important, ils l'enveloppent de 
mystère, ils se le cachent à eux-mêmes: ils le dési- 
gnent et le défendent par cette profondeur où ils le 
placent. Tout ce qui compte est bien voilé : les 
témoins et les documents l'obscurcissent; les actes et 



XIV - 

les œuvres sont faits expressément pour le travestir. 

Racine savait-il lui-même où il prenait cette voix 
inimitable, ce dessin délicat de linflexion, ce mode 
transparent de discourir, qui le font Racine, et sans 
lesquels il se réduit à ce personnage peu considérable 
duquel les biographes nous apprennent un assez 
grand nombre de choses quil avait de communes 
avec dix mille autres Français? Les prétendus ensei- 
gnements de Ihistoire littéraire ne touchent donc 
presque pas à l'arcane de la génération des poèmes. 
Tout se passe dans lintime de l'artiste comme si les 
événements observables de son existence n'avaient sur 
ses ouvrages qu'une influence superficielle. Ce qu'il y 
a de plus important, — l'acte même des Muses, — 
est indépendant des aventures, du genre de vie, des 
incidents, et de tout ce qui peut figurer dans une 
biographie. Tout ce que l'histoire peut observer est 
insignifiant. 

Mais ce sont des circonstances indéfinissables, des 
rencontres occultes, des faits qui ne sont visibles que 
pour un seul, d'autres qui sont à ce seul si familiers 
ou si aisés qu'il les ignore, qui font l'essentiel du 
travail. On trouve facilem.ent par soi-même que ces 
événements incessants et impalpables sont la matière 
dense de notre véritable personnage. 

Chacun de ces êtres qui créent, à demi certain, à 
demi incertain de ses forces, se sent un connu et un 
inconnu dont les rapports incessants et les échanges 
inattendus donnent enfin naissance à quelque produit. 
Je ne sais ce que je ferai ; et pourtant mon esprit 



— XV — 

croit se connaître: et je bâtis sur cette connaissance, 
je compte sur elle, que j'appelle Moi. Mais je me ferai 
une surprise: si j'en doutais, je ne serais rien. Je sais 
que je m'étonnerai de telle pensée qui me viendra 
tout à l'heure, — et pourtant je me demande cette 
surprise, je bâtis et je compte sur elle, comme je 
compte sur ma certitude. J'ai l'espoir de quelque 
imprévu que je désigne, j'ai besoin de mon connu 
et de mon inconnu. 

Qu'est-ce donc qui nous fera concevoir le véritable 
ouvrier d'un bel ouvrage? Mais il n'est positivement 
personne. Qu'est-ce que le Même, si je le vois à ce 
point changer d'avis et de parti, dans le cours de mon 
travail, qu'il le défigure sous mes doigts : si chaque 
repentir peut apporter des modifications immenses ; et 
si mille accidents de mémoire, d'attention, ou de 
sensation, qui surviennent à mon esprit, apparaissent 
enfin dans mon œuvre achevé, comme mes idées 
essentielles, et les objets originels de mes efforts? Et 
cependant cela est bien de moi-même, puisque mes 
faiblesses, mes forces, mes redites, mes manies, mes 
ombres et mes lumières, seront toujours reconnais- 
sibles dans ce qui tombe de mes mains. 

Désespérons de la vision nette en ces matières. Il 
faut se bercer d'une image. J'imagine ce poète, un 
esprit plein de ressources et de ruses, faussement 
endormi au centre imaginaire de son œuvre encore 
incréée, pour mieux attendre cet instant de sa propre 
puissance qui est sa proie. Dans la vague profondeur 
de ses yeux, toutes les forces de son désir, tous les 



- XVI - 

ressorts de son instinct se tendent. Là, attentive aux 
hasards entre lesquels elle choisit sa nourriture ; là, 
très obscure au milieu des réseaux et des secrètes 
harpes qu'elle s'est faites du langage, dont les trames 
s'entretissent et toujours vibrent vaguement, une 
mystérieuse Arachné, muse chasseresse, guette. 

Prédestinés à s'unir par la molle et voluptueuse 
euphonie de leur nom grec i et latin, Vénus avec 
Adonis se rencontrent aux bords dun ruisseau, où 
l'un rêve, 

// ne voit presque pas l'onde qu'il considère; 

où l'autre vient se poser et descendre de son char. 

Vénus est assez connue. Rien de délicieux ne 
manque à cette abstraction toute sensuelle, si ce n'est 
précisément ce quelle vole ici chercher. 

Une Vénus est bien difficile à peindre. Puisqu'elle 
porte toutes les perfections, il est à peu près impos- 
sible de la rendre véritablement séduisante. Ce qui 
nous captive dans un être, ce n'est pas ce degré 
suprême de la beauté, ni des grâces si générales : 
c'est toujours quelque trait particulier. 

Quant à l'Adonis dont elle accourt se faire aimer, 
il ne laisse rien paraître, dans La Fontaine, de ce 
mystique adolescent qui fut adoré dans Byblos. Ce 
n'est qu'un très beau jeune homme dont on ne peut 
pas dire grand'chose, une fois qu'on l'a admiré. On 

l. Mais le nom grec d'Adonis procède d'un nom sémitique. 



- XVII - 

ne peut en tirer, sans doute, que des actes agréables 
et magnifiques, qui suffiront aux Muses et satisferont 
la Déesse. Il est ici pour faire lamour, et puis 
mourir : il n'y a pas besoin desprit pour ces grandes 
choses. 

Il ne faut pas s'émerveiller de la grande simplicité 
de ces héros : les principaux personnages d'un 
poème, ce sont toujours la douceur et la vigueur 
des vers. 

Le bonheur de nos amants est incomparable. On 
n'essaie pas de nous le dépeindre : il faut éviter la 
fadeur, il faut se garder de la crudité. Que va donc 
faire le poète, si ce n'est se fier à la poésie toute 
seule, et user dune musique délicieusement com- 
binée, pour effleurer tout ce que nous savons, et qui 
n'a jamais besoin que de nous être rappelé? 

A Vénus, quoique si belle, et apparemment si satis- 
faite, il vient toutefois le sentiment subtil qu'un rien 
de philosophie ne nuirait point à ce bonheur. La 
volupté qui se partage, ou bien plutôt qui se redouble, 
entre des amants, risque toujours quelque mono- 
tonie. Deux personnes qui se renvoient à peu près les 
mêmes délices, finissent quelquefois par se trouver 
trop peu différentes. Un couple, au plus haut période 
de son bonheur, compose une sorte d'écho, — ou 
ce qui revient au même, — un assemblage de miroirs 
parallèles, — Baudelaire disait : jumeaux. 



— XVUI — 

La déesse montre par là une profondeur qui lui 
est peut-être venue de ses démêles avec Minerve. Elle 
a bien compris que l'amour ne peut être infini, s'il 
se réduit à se finir aussi fréquemment qu'il se puisse. 
On voit trop, dans le plupart des amants, leurs 
esprits s'ignorer aussi naturellement que leurs corps 
se connaissent. Ils sont instruits de leurs goûts et de 
leurs dégoûts, qu'ils ont appareillés, ou harmonieuse- 
ment unis; mais ils ne savent rien, et même ils ne 
veulent rien savoir, de leur métaphysique et de leurs 
curiosités non immédiatement utilisables. Mais 
l'amour sans esprit, à le supposer répondu, et si rien 
ne le traverse, n'est plus qu'une occupation régulière. 
Il y faut des malheurs ou des idées. 

Quoi qu'il en soit, Vénus essaye d'un peu de 
réflexions sur la durée. Elle montre qu'elle n'a pas 
lu grand'chose sur ce grave sujet. Heraclite ni Zenon 
n'étaient encore nés. Kant avec Aristote, et le diffi- 
cile M. Minkowski, gisaient pêle-mêle dans l'ana- 
chronisme de l'avenir. Elle remarque néanmoins fort 
exactement que le temps ne remonte jamais à sa 
source ; mais quelle n'est pas son erreur quand elle 
en dit cette belle chose : 

Vainement pour les dieux il fuit d'un pas léger. 

Elle ne prévoyait guère la destruction de ses plus 
beaux temples, et la décadence de son culte : j'en- 
tends, de son culte public. 

Adonis ne l'écoute pas. On revient au plaisir tout 
court, dont le poète lui-même est un peu las : 



- XIX — 

Il est temps de passer du funeste moment 
Ou Id triste Vénus doit quitter son dmdnt. 

Cette rapide platitude est un signe très apparent 
de la fatigue. Il est vrai que. dans les vers, tout ce 
qui est nécessaire à dire est presque impossible à bien 
dire, 

^> ♦!!♦ 

Vénus se doit donc absenter pour aller dans 
Paphos dissiper le bruit qui y court que la déesse n'a 
plus de soin de ses adorateurs. Il est étrange qu'elle 
ait tant de souci d'être adorée, tandis qu'elle aime et 
qu'elle est aimée. 

Mais la vanité, et ces niaiseries que nous croyons 
être les obligations de notre état, nous persuadent 
toujours de sortir de notre chambre, qui est ici une 
belle forêt. Personne encore ne s'est trouvé, même 
parmi les dieux, qui se sentit assez puissant pour se 
moquer de ses fidèles. Et quant à dédaigner les 
autels et les sanctuaires, les sacrifices qui s'y consom- 
ment, les oraisons et les fumées qui s'en dégagent : 
quant à détester les louanges, et à faire pleuvoir de 
dégoût le feu et les ennuis sur toutes ces têtes que la 
seule crainte et leurs espoirs désespérés font se 
tourner aux choses divines, je ne vois pas un immortel 
qui s'y soit jamais résolu. Ce goût qu'ils ont de 
nous me passe. 

Vénus, pourtant si heureuse, et qui est presque 
toute-puissante, va donc s'écarter un temps d'Adonis, 
pour ne pas indisposer sa clientèle de dévots. S'il n'y 



- XX — 

avait point de ces bizarreries, il n'y aurait point de 
dieux, ni peut-être point de poèmes, et assurément 
pas de femmes. 

Elle fait mille recommandations à l'amant dont 
elle suspend si futilement le ministère. Le petit dis- 
cours qu'elle lui tient pour le mettre en garde contre 
les deux dangers imaginables, celui qu'il périsse et 
celui qu'il soit infidèle, est d'une proportion déli- 
cieuse. J'y remarque ce très beau vers, où parait 
tout à coup le grand art et la puissance abstraite de 
Corneille : et qui vient quand elle conjure Adonis 
de ne pas s'attacher aux nymphes de ces bois, elle 
dit : 

Leurs fers après les miens ont pour vous de Id honte. 



Quels adieux sont les leurs I Ce ne sont que huit 
vers, mais huit merveilles ; ou plutôt, c'est une mer- 
veille de huit vers, ce qui est presque infiniment 
plus rare et plus étonnant que huit beaux vers. Il est 
impossible de séparer plus voluptueusement deux 
êtres: et, par ce pur déchirement, d'ajouter quelque 
chose à l'idée que nous nous faisions de la douceur 
de leur unité. Usant d'un raffinement qui n'a pas 
beaucoup d'exemples, dans notre poésie, La Fontaine 
ici ressaisit, comme sur le mode mineur, le motif 
des moments délicieux qu'il nous avait fait entendre 
tout à l'heure. Il les avait accordés à ses héros : 



— XXI - 

Jours devenus moments, moments files de soie... 

Et maintenant, il les leur retire : 

Moments pour qui le sort rend vos vœux superflus. 
Délicieux moments, vous ne reviendrcT^ plus ! 

Adonis souffre alors tous les maux de l'absence. 

C'est dire qu'il dénombre toutes les perfections du 
bonheur qu'il vient de perdre. Les corps séparés, 
l'âme est tout occupée du contraste des deux réalités 
qui se la disputent ; elle se restitue même des dou- 
ceurs qu'elle avait à peine perçues ; le passé qui 
revient semble plus riche que le présent disparu 
duquel il procède : et le temps de l'éloignement 
travaille à roidir, avec une croissante cruauté, le lien 
intérieur que tant de caresses avaient insensiblement 
tressé. Adonis est comme une pierre arrêtée dans sa 
chute, pendant laquelle elle avait cessé de peser. Si 
elle sent quelque chose, elle doit ressentir sur le 
moment tous les violents eîfets d'un mouvement 
brusquement aboli : et puis toute sa pesanteur qu'elle 
avait comme perdue, étant libre d'y obéir. Ainsi le 
sentiment de 1 amour, que la possession exténue, la 
perte et la privation le développent. Posséder, c'est 
n'y plus penser; mais perdre, c'est posséder indéfini- 
ment en esprit. 

Adonis malheureux était sur le point d'avoir de 
l'esprit. Ces terribles souvenirs que laisse après elle 
une saison trop tiède et voluptueuse, l'exerçaient, 



- XXII — 

l'approfondissaient, le menaient au seuil des doutes 
les plus importants, et ils menaçaient de le conduire 
à ces internes difficultés qui, à force de diviser notre 
sentiment, nous obligent d'inventer notre intelligence. 
Adonis allait avoir de l'esprit, il s'empresse d'ordon- 
ner une chasse. Plutôt mourir que de réfléchir. 

Il faut bien avouer que cette malheureuse chasse 
est la partie faible du poème. Elle est presque aussi 
fatale à son chantre quelle va l'être à son héros. 

Comment se tirer d'une chasse? Les auteurs du 
xvi° et ceux du xvn" siècle qui ont traité de ce beau 
sujet nous ont laissé des morceaux d'une vigueur, 
dune précision, et donc d'un langage admirables. A 
1 un d'eux, et non des plus connus, Victor Hugo n'a 
pas dédaigné de prendre toute une grande page du 
plus beau style qu il a textuellement, ou peu s'en faut, 
introduite avec avantage dans le conte charmant du 
Beau Pécopin et de la Belle Bauldour. Mais La Fon- 
taine, tout maître des Eaux et Forêts qu'il fût, ne 
nous présente ici qu'une vénerie de rhétorique pure. 
A défaut du déduit d'une chasse savante, on eût 
attendu, de ce futur animateur de la gent à poils et 
à plumes, je ne sais quelle sylvestre fantaisie. On 
conçoit ce que l'homme désigné par les dieux pour 
écrire les Fables eût pu faire de toutes ces bêtes en 
mouvement, les unes pressées et fouaillées, les autres 
traquées et forcées, toutes hors d'elles-mêmes, les 
chiens sonnant, les piqueurs chevauchant et cornant 



— XXIII — 

la menée. Il eût inventé les colloques et les pensées 
de ces acteurs; et les propos des volatiles, spectateurs 
et sûrs dans leurs arbres, nous eussent appris, par 
un artifice très naturel, les événements de la journée. 
Toutes ces âmes élémentaires, les raisonnements 
qu'elles se tiennent, leurs stratégies, les passions qui 
les occupent, la figure que font les hommes dans ce 
rude plaisir, ce sont là des motifs dont les Fables 
sont pleines, et de qui la combinaison nous eût 
composé une chasse infiniment neuve et divertissante. 

Mais on dirait que La Fontaine n'a pas reconnu 
qu'il touchait presque, ici, à celui qu'il devait être un 
peu plus tard. Loin de pressentir qu'il se trouvait 
conduit par son sujet sur les lisières de son royaume 
naturel, il a visiblement élaboré avec quelque ennui 
les trois cents vers que cette chasse l'obligeait de faire, 
Or, le bâillement n'est pas si éloigné du rire qu'il ne 
se combine parfois curieusement avec lui. Ils ont une 
frontière commune, aux approches de laquelle le 
ridicule d'agir à contre-coeur se tourne facilement en 
action burlesque. Si donc je trouve des vers essen- 
tiellement comiques dans un développement qui n'en 
comportait pas de tels, et jusqu'à l'occasion d'acci- 
dents graves et funestes, je sens 1 auteur excédé se 
venger tout à coup de soi-même, de sa tache trop 
volontaire, et du mal qu'il se donne, par quelque 
drôlerie qui lui échappe invinciblement. Le rire et le 
bailler nous surprennent en flagrant délit de refus. 

L'assemblée des veneurs ne se passe donc pas qu'elle 
ne s'égaye de diverses caricatures. Celle-ci me plaît 



— XXIV — 

assez, dont tout le comique est dans la sonorité du 
vers : 

On y voit arriver Bronte du cœur indomptable . 

Il s'agissait aussi de nous peindre le monstre, qui 
est un sanglier très redoutable ; un de ces solitaires 
qui ne se fient qu'à leurs défenses, et dont la dure 
dentée découd les chevaux et blesse les matins '< au 
coffre du corps » . 

Pour effrayant que soit un monstre, la tâche de le 
décrire est toujours un peu plus effrayante que lui. 
Il est bien connu que les misérables monstres n'ont 
jamais pu faire dans les arts qu'une figure ridicule. 
Je ne vois pas de monstre peint, chanté ou sculpté, 
qui non seulement nous fasse la moindre peur, mais 
encore qui laisse notre sérieux en équilibre. Le gros 
poisson qui dévora le prophète Jonas, et qui, dans 
les mêmes parages engloutit un peu plus tard l'aven- 
tureux Sindbad: ce même, qui dans une autre circon- 
stance de sa carrière, fut peut-être le sauveur et le 
transporteur d'Arion ; en dépit de sa grande cour- 
toisie, et malgré cette honnêteté scrupuleuse qui lui 
fait si exactement restituer sur le rivage ses repas 
d'hommes distingués, et les rendre en si bel état à 
leurs occupations et à leurs études, au lieu même où 
ils se proposaient d'aller, quoiqu'il ne soit pas formi- 
dable par destination, mais plutôt officieux et facile, 
ne laisse pas d'être infiniment comique. Mais voyez 
cet extravagant composé animal que transfixe Roger 



XXV — 

tout armé d'or, aux pieds de la délicieuse Angélique 
de M. Ingres; figurez-vous ce dugong ou ce mar- 
souin dont les brusques ébrouements et les jeux 
brutaux dans l'écume de la mer viennent effaroucher 
les chevaux d'Hippolyte : entendez braire dans sa 
caverne le cornard et lamentable Fafner, — ils n'ont 
jamais pu obtenir de personne l'aumône d'un peu de 
terreur. Ils ne se consolent que par cette observation : 
que les monstres plus humains, les Cyclopes, les 
Gwinplaine, les Quasimodo, n'ont pas trouvé beau- 
coup plus de crédit ni d'autorité qu'eux-mêmes. Le 
complément nécessaire d'un monstre, c'est un cerveau 
d'enfant. 

Ce malheur d'être ridicules, qui surmonte pour 
eux le malheur d'être monstres, ne semble pas tenir, 
toutefois, à l'impuissance de leurs inventeurs, tant 
qu'à leur nature même, et à leur vocation extraordi- 
naire, comme il est aisé de s'en convaincre par la 
moindre visite au Muséum. Là, le biscornu authen- 
tique, la combinaison des ailes avec la lourdeur, celle 
d'un col très délié avec le ventre le plus pesant ; là, 
les véritables dragons, les guivres qui ont existé, les 
hydres décalquées sur l'ardoise, les tortues gigan- 
tesques à tête de porc, toutes ces populations succes- 
sives qui ont habité les étages inquiets de notre 
demeure, et qui ont cessé de plaire à cette planète, 
proposent à notre actualité le grotesque de la nature. 
Ce sont comme les gravures de la mode anatomique. 
Nous ne croyons pas d'être si bizarres : et nous nous 
en tirons enfin par le sentiment de l'improbable, et 



XXVI 



par la considération d'une maladresse et d'une bêtise 
primitive qui n'est mesurable que par le rire. 

♦S* ♦!;♦ 

Laissons le monstre. Passons sur la lutte assez 
froide qui s'engage. Je n'en veux détacher qu'un 
distique d'une exécution charmante, dont la musique 
moqueuse m'a toujours amusé : 

Nisus, ayant cherché son salut sur un arbre, 

I{it de voir ce chasseur plus froid que n'est un marbre. 



C'est en vain que vaguement pareilles par leur 
conduite, comme elles le sont par les fluides mœurs 
et par l'incertaine espèce, à ces filles folles du Rhin 
qui tentèrent, sous d'autres cieux, de sauver le fauve 
Siegfried, les divinités des eaux s'efforcent de préser- 
ver Adonis. Instruites que les héros courent toujours 
directement à leur perte, elles essayent toutefois 
d'égarer celui-ci, et de lui faire manquer le rendez- 
vous de la mort. Elles opposent aux Destins ces plus 
beaux vers du monde : 

Les nymphes, de qui l'ail voit les choses futures. 

L'avaient fait égarer en des routes obscures. 

Le son des cors se perd par un charme inconnu. . . 

Les Destins se moquent des vers ; sans lesquels 
cependant, leur nom même serait tombé depuis 
longtemps du dictionnaire de l'usage. Les Naïades 
n'ont pas de prise sur l'âme de ce passant tout orien- 



— XXVII — 

tée à la mort. Adonis doit périr : il faut bien que 
tous les chemins l'y conduisent. Il entre au fort de 
la chasse, impatient de venger son ami Palmire qui 
vient d'être légèrement blessé ; il fonce, il frappe, il 
est frappé. Le monstre et le héros se meurent ; mais 
ils meurent dans le plus beau style. Voici le sanglier 
e.xpirant : 

Ses yeux d'un somme dur sont pressés et couverts, 
Il demeure plongé dans la nuit la plus noire. 

Et quant à Adonis : 

On ne voit plus l'éclat dont sa bouche était peinte, 
On n'en voit que les traits. 

Vénus informée par les vents, Vénus accourue 
affolée, il ne lui reste plus qu'à nous chanter son 
désespoir, ce qu'elle exécute en déesse. Rien de plus 
beau que l'attaque et le développement de cette no- 
ble partie finale : mais je trouve, d'autre part, à ces 
plaintes achevées une importance singulière. Presque 
toutes les qualités que Racine ne fera paraître que 
dans quelques années, distinguent cette suite d'une 
quarantaine de vers. Si l'auteur de Phèdre eût ima- 
giné de la conduire sur le cadavre d'Hippolyte, et de 
la faire exhaler ses regrets, je ne sais s'il eût pu leur 
donner un son plus pur et faire rendre à la reine 
désespérée une lamentation plus harmonieuse. 

Il faut bien remarquer que ï Adonis est écrit vers 
1657, une dizaine d'années avant l'épanouissement 



— XXVIII — 

de Racine, et que dans ce discours funèbre dont je 
m'occupe, le ton, les enchaînements, le profil mo- 
numental, la sonorité même, sont parfois indiscer- 
nables de ceux que l'on admire dans ses meilleures 
tragédies. 

De qui sont de tels vers ? 

Mon amour n'a donc pu vous faire aimer la vie ! 
Tu me quittes, cruel ! <ytii moins ouvre les yeux, 
Montre-toi plus sensible a mes tristes adieux : 
Fois de quelle doideiir ton amante est atteinte ! 
Hélas ! J'ai beau crier : il est sourd à ma plainte. 
Une éternelle nuit l'oblige à me quitter. . . 

Encor si je pouvais le suivre en ces lieux sombres ! 
Qiie ne m'est-il permis d'errer parmi les ombres... 

Je ne demandais pas que la Parque cruelle 
Prit a filer leur trame une peine éternelle : 
Bien loin que mon pouvoir l'empêchât de finir. 
Je demande un moment et ne puis l'obtenir... 

Et le reste. On se tromperait assez aisément sur 
le nom de l'auteur. 

Acante avait dix-neuf ans au moment que ces 
vers purent se répandre. Bien des gens avaient dû 
en avoir connaissance, sinon par le célèbre manus- 
crit, chef-d'œuvre du calligraphe Nicolas Jarry, que 
le poète avait offert à Fouquet, du moins par les 
copies qui devaient passer de main en main, et cir- 
culer de groupe en groupe, de salon à salon. 

Je ne parierais pas que Racine n'eût pas su notre 
Adonis par cœur. 



— XXIX - 

Peut-être ces accents de Vénus ont-ils communiqué 
à cette pure voix dont je disais les vertus tout à 
l'heure, le ton initial et son premier sentiment 
d'elle-même ? Il en faut assez peu pour enfanter un 
grand homme dans un jeune homme ignorant de 
ses dons. Les plus grands, et même les plus saints, 
ont eu besoin de précurseurs. 



Il est naturel et absurde de regretter les belles 
choses qui ne se sont pas faites, et qui nous sem- 
blent encore avoir été possibles, bien après que 
révénement a démontré qu'il n'y avait pas de place 
pour elles dans le monde. Ce sentiment étrange est 
presque inséparable de la considération de l'histoire : 
nous regardons la suite du temps comme une route 
dont chaque point est un carrefour. . . 

Moi, devant Adonis, je regrette toutes les heures 
dépensées par La Fontaine à cette quantité de Contes 
qu'il nous a laissés, et dont je ne puis souffrir le 
ton rustique et faux, les vers d'une facilité répu- 
gnante, 

Nos deux époux, à ce que dit l'histoire, 
Sans disputer n'étaient pas un moment... etc. 

leur bassesse générale, et tout l'ennui que respire un 
libertinage si contraire à la volupté et si mortel à la 
poésie. Et je regrette plus encore les quelques Adonis 
qu'il eût pu faire au Heu de ces Contes assommants. 
Quelles idylles et quelles églogues il était né pour 



— XXX — 

écrire ! Chénier qui s'y est mis avec tant de bon- 
heur, et qui suit un peu de La Fontaine, ne nous 
console pas entièrement de cette perte imaginaire. 
Son art semble plus mince, moins pur, et moins 
mystérieux que celui de notre auteur. On en voit 
plus clairement les moyens. 

♦!!♦ <* 

Cet Adonis de La Fontaine a été écrit il y a envi- 
ron deux cent soixante ans. Dans cet espace, la lan- 
gue française n'a pas été sans varier. Puis, le lecteur 
d'aujourd'hui est bien éloigné du lecteur de 1660. 
Il a d'autres souvenirs, et une tout autre <^ sensibi- 
lité » ; il n'a pas la même culture, en supposant 
qu'il en ait une (il en a quelquefois plusieurs, il 
arrive qu'il n'en ait point du tout) : il a perdu et il 
a gagné ; il n'est presque plus de la même espèce. 
Mais la considération du lecteur le plus probable est 
l'ingrédient le plus important de la composition 
littéraire : l'esprit de lauteur, qu'il le veuille, qu'il 
le sache, ou non, est comme accordé sur l'idée qu'il 
se fait nécessairement de son lecteur : et donc le 
changement d'époque, qui est un changement de 
lecteur, est comparable à un changement dans le 
texte même, changement toujours imprévu, et incal- 
culable. 

Réjouissons-nous de pouvoir encore lire Adonis, et 
presque tout avec délices ; mais ne pensons pas que 
nous lisions celui même des contemporains de l'au- 
teur. Ce qu'ils prisaient le plus, peut-être nous 



— XXXI — 

échappe-t-il : ce qu'ils regardaient à peine, nous 
touche quelquefois étrangement. Certaines choses 
charmantes se sont faites profondes : d'autres, tout 
insipides. Songez aux attraits et aux dégoûts que ce 
texte peut exciter chez un homme de nos jours, 
nourri des poètes modernes : toutes ces lectures pro- 
chaines l'ont harmonisé à elles : et son esprit comme 
son oreille, sont devenus sensibles à des impressions 
que l'auteur n'avait jamais pensé de produire : insen- 
sibles à des effets qu'il avait soigneusement étudiés. 
Jamais Racine, par exemple, quand il a écrit son 
illustre vers : 

Dans l'Orient désert quel devint mon ennui ! 

ne s'est imaginé de peindre autre chose que le déses- 
poir d'un amant. Mais l'accord magnifique de ces 
trois mots, quand le temps le transporte et le fait 
traverser le xix' siècle, trouve un renforcement inat- 
tendu et une résonance extraordinaire dans la poésie 
romantique : dans une âme de notre époque, il se 
mélange merveilleusement à quelques-uns des plus 
beaux vers de Baudelaire. Il se détache d'Antiochus, 
il prend une généralité pure et nostalgique. Son élé- 
gance finie se transforme en beauté infinie : cet 
« Orient w, ce « désert >/, cet '< ennui », combinés 
sous Louis XIV, acquièrent un sens illimité, et la 
puissance d'un charme, par le fait d'un autre siècle 
qui ne peut plus les concevoir que dans sa couleur. 
Il en est ainsi d'Adonis. Quel plaisir aujourd'hui 
retirer de ce conte galant ? Il se ranime, peut-être, 



— XXXII — 

par le contraste d'une forme si douce et de si claires 
mélodies avec notre système de discordances, et cette 
tradition de l'excessif que nous avons docilement 
reçue. Nos yeux brûlés demandent un repos à ces 
grâces fondues et à ces ombres transparentes ; notre 
bouche exaspérée retrouve quelque étrangeté à l'eau 
pure. Il peut même nous arriver que le bien dire 
nous séduise par soi seul. 

Paul VALÉRY. 
La Grdulet, septembre içso. 



A MONSEÏGNEUB^ FOUCQUET 

Ministre d'Etat, Surintendant des Finances et Procureur général 
du Parlement de Paris. 



Monseigneur, 

Je n'di pas asse^ de vanité pour espérer que ces fruits 
de ma solitude vous puissent plaire : les plus beaux ver- 
gers du Parnasse en produisent peu qui méritent de vous 
être offerts. Votre esprit est doué de tant de lumières, et 
fait voir un goût si exquis et si délicat pour tous nos 
ouvrages, particulièrement pour le bel art de célébrer les 
hommes qui vous ressemblent avec le langage des dieux, 
que peu de personnes seroient capables de vous satisfaire. 
Je ne suis pas de ce petit nombre, et je me serois contenté, 
Monseigneur, de vous révérer au fond de mon âme, si 
le :(èle que fai pour vous eiit pu souffrir des bornes si 
étroites et garder un silence respectueux. Certes, votre 
mérite nous réduit tous à la nécessité d'un choix bien 
difficile ; il est mal aisé de s'en taire, et l'on ne saurait en 
parler asse:^ dignement. Car, quand je dirai que l'Etat 
ne se peut passer de vos soins, et que les ministres de 
plus d'un règne n'ont point acquis une expérience si 



9 A MONSEIGNEUB^FOUCQUET 

consommée que la yôtre ; quand je dirai que vous estime:^ 
nos veilles, et que c'est une marque à laquelle on a tou- 
jours reconnu les grands hommes; quand je parlerai de 
votre générosité sans exemple, de la grandeur de tous vos 
sentiments, de cette modestie qui nous' charme: enfin, 
quand j'avouerai que votre esprit est infiniment élevé, et 
qu'avec cela j'avouerai encore que votre âme l'est davan- 
tage que votre esprit, ce seront quelques traits de vous à 
la vérité, mais ce ne sera point ce grand nombre de rares 
qualités qui vous fait admirer de tout ce qu'il y a d'hon- 
nêtes gens dans la France. Et non seulement, Monsei- 
gneur, vous attire:^ leur admiration, ou les contraigne::^ 
même par une douce violence de vous aimer. On ne l'a 
que trop remarqué pendant cet extrême péril, dont vous 
ne faites que de sortir. Vous save:^ bien qu'ils vous 
regardent comme le héros destiné pour vaincre la dureté 
de notre siècle et le mépris de tous les beaux arts. Les 
Muses, qui commençaient à se consoler de la mort 
d'Armand, par l'estime que vous faites d'elles, en vous 
voyant malade, se voyoient sur le point de perdre encore 
une fois leurs amours: elles se condamnaient déjà à une 
solitude perpétuelle, et la gloire, avec tous ses charmes, 
allaient devenir une chose indifférente à ceux d'entre nous 
qui en ont toujours été les plus amoureux. Le ciel nous a 
garantis du malheur qui nous menaçait : dgrée:i^. Mon- 
seigneur, que je vous en témoigne ma joie, en vous offrant 
mon dernier ouvrage. Ce sont les amours de Vénus et 
d'Adonis, c'est la fin malheureuse de ce beau chasseur, sur 



A MONSEIGNEUR^ FOUCQUET ? 

le tombeau duquel on d vu touta les dames grecques 
pleurer, et que la divine mère d'Amour a regretté pen- 
dant tout le temps du paganisme, elle qui navoit pas 
accoutumé de jeter des larmes pour la perte de ses amants. 
Si la matière \ous en semble asse^i belle, et que je sois 
asse:^^ heureux pour obtenir quelques moments de votre 
loisir, ne juge^ pas de moi par le mérite de mon ouvrage, 
mais par le respect avec lequel je suis, 

Monseigneur, 

Fotre très humble et très obéissant serviteur, 

DE LA FONTAINE. 



AVERTISSEMENT 



Il y d longtemps que cet ouvrage est composé ; et 
peut-être n'en est-il pas moins digne de voir la lumière. 
Quand j' en conçus le dessein, j'avais plus d'imagination 
que je n'en ai aujourd'hui. Je m'étois toute ma vie exercé 
en ce genre de poésie que nous nommons héroïque : c'est 
assurément le plus beau de tous, le plus fleuri, le plus 
susceptible d'ornements, et de ces figures nobles et hardies 
qui font une langue à part, une langue asse^ charmante 
pour mériter qu on l'appelle la langue des dieux. Le fonds 
que j'en avois fait, soit par la lecture des anciens, soit 
par celle de quelques-uns de nos modernes, s'est presque 
entièrement consumé dans l'embellissement de ce poème, 
bien que l'ouvrage soit court, et qu'à proprement parler 
il ne mérite que le nom d'idylle. Je l' avois fait marcher 
à la suite de Psyché, croyant qu'il étoit à propos de join- 
dre aux amours du Fils celles de la Mère. Beaucoup de 
personnes m'ont dit que je faisais tort à l'Adonis. Les 
raisons qu'ils en apportent sont bonnes ; mais je m'imagine 
que le public se soucie très peu d'en être informé ; ainsi 
je les laisse à part. On est tellement rebuté des poèmes 
à présent, que [ai toujours craint que celui-ci ne reçût 
un mauvais accueil et ne fût enveloppé dans la commune 



6 AVERTISSEMENT 

disgrâce : il est yrai que la matière n'y est pas sujette. 
Si d'un coté le goût du temps m'est contraire, de l'autre 
il m'est favorable. Combien y a-t-il de gens aujourd'hui 
qui ferment l'entrée de leur cabinet aux divinités que [ai 
coutume de célébrer ? Il n'est pas besoin que je les nomme, 
on sait asse:;^ que c'est l'Amour et Vénus : ces puissances 
ont moins d'ennemis qu'elle n'en ont jamais eu. Nous 
sommes à un siècle où on écoute asse:^ favorablement tout 
ce qui regarde cette famille. Pour moi, qui lui dois les 
plus doux moments que fai passés jusqu'ici, j'ai cru ne 
pouvoir moins faire que de raconter ses aventures de la 
façon la plus agréable qu'il m'est possible. 



ADONIS 



Je n'ai pas entrepris de chanter dans ces vers 

Rome ni ses enfants vainqueurs de l'univers, 

Ni les fameuses tours qu'Hector ne put défendre, 

Ni les combats des dieux aux rives du Scamandre. 

Ces sujets sont trop hauts, et je manque de voix: 

Je n'ai jamais chanté que l'ombrage des bois, 

Flore, Echo, les Zéphyrs, et leurs molles haleines, 

Le vert tapis des prés et l'argent des fontaines. 

C'est parmi les forêts qu'a vécu mon héros : 

C'est dans les bois qu'Amour a troublé son repos. 

Ma Muse en sa faveur de myrte s'est parée ; 

J'ai voulu célébrer l'amant de Cythérée, 

Adonis, dont la vie eut des termes si courts, 

Qui fut pleuré des Ris, qui fut plaint des Amours. 

Aminte, c'est à vous que j'offre cet ouvrage ; 

Mes chansons et mes voeux, tout vous doit rendre hommage 

Trop heureux si j'osois conter à l'univers 

Les tourments infinis que pour vous j'ai soufferts ! 

Quand vous me permettrez de chanter votre gloire, 

Quand vos yeux, renommés par plus d'une victoire, 

Me laisseront vanter le pouvoir de leurs traits, 

Et l'empire d'Amour accru par vos attraits, 

Je vous peindrai si belle et si pleine de charmes, 



8 ADONIS 

Que chacun bénira le sujet de mes larmes. 
Voilà l'unique but où tendent mes souhaits. 
Cependant recevez le don que je vous fais : 
Ne le dédaignez pas : lisez cette aventure, 
Dont, pour vous divertir, j'ai tracé la peinture. 

Aux monts idalicns un bois délicieux 
De ses arbres chenus semble toucher les cieux ; 
Sous ses ombrages verts loge la Solitude. 
Là, le jeune Adonis, exempt d'inquiétude, 
Loin du bruit des cités, s'exerçoit à chasser, 
Ne croyant pas qu'Amour put jamais l'y blesser. 
A peine son menton d'un mol duvet s'ombrage, 
Qu'aux plus fiers animaux il montre son courage. 
Ce n'est pas le seul don qu'il ait reçu des cieux : 
Il semble être formé pour le plaisir des yeux. 
Qu'on ne nous vante point le ravisseur d'Hélène, 
Ni celui qui jadis aimoit une ombre vaine, 
Ni tant d'autres héros fameux par leurs appas : 
Tous ont cédé le prix au fils de Cyniras. 

Déjà la Renommée, en naissant inconnue, 

Nymphe qui cache enfin sa tête dans la nue. 

Par un charmant récit amusant l'univers, 

Va parler d'Adonis à cent peuples divers, 

A ceux qui sont sous l'Ourse, aux voisins de lAurore, 

Aux filles du Sarmate, aux pucelles du More. 

Paphos sur ses autels le voit presque élever, 



ADONIS 9 

Et le cœur de Vénus ne sait où se sauver. 
L'image du héros, qu'elle a toujours présente, 
Verse au fond de son âme une ardeur violente : 
Elle invoque son fils, elle implore ses traits, 
Et tâche d'assembler tout ce qu'elle a d'attraits. 
Jamais on ne lui vit un tel dessein de plaire : 
Rien ne lui semblait bien : les Grâces ont beau faire. 

Enfin, s'accompagnant des plus discrets Amours, 

Aux monts idaliens elle dresse son cours. 

Son char qui, trace en l'air de longs traits de lumière, 

A bientôt achevé l'amoureuse carrière. 

Elle trouve Adonis près des bords d'un ruisseau ; 

Couché sur des gazons, il rêve au bruit de l'eau. 

Il ne voit presque pas l'onde qu'il considère : 

Mais l'éclat des beaux yeux qu'on adore en Cythère 

L'a bientôt retiré d'un penser si profond. 

Cet objet le surprend, l'étonné et le confond : 

Il admire les traits de la fille de l'onde : 

Un long tissu de fleurs, ornant sa tresse blonde, 

Avoit abandonné ses cheveux aux zéphyrs : 

Son écharpe, qui vole au gré de leurs soupirs, 

Laisse voir les trésors de sa gorge d'albâtre. 

Jadis en cet état Mars en fut idolâtre, 

Quand aux champs de l'Olympe on célébra des jeux 

Pour les Titans défaits par son bras valeureux. 

Rien ne manque à Vénus, ni les lis, ni les roses. 

Ni le mélange exquis des plus aimables choses, 



lo ADONIS 

Ni ce charme secret dont l'oeil est enchanté, 
Ni la grâce, plus belle encore que la beauté. 
Telle on vous voit, Aminte : une glace fidèle 
Vous peut de tous ces traits présenter un modèle ; 
Et, s'il falloit juger de l'objet le plus doux, 
Le sort seroit douteux entre Vénus et vous. 

Tandis que le héros admire Cythérée, 

Elle rend par ces mots son âme rassurée : 

« Trop aimable mortel, ne crains point mon aspect ; 

Que de la part d'Amour rien ne te soit suspect : 

En ces lieux écartés c'est lui seul qui m'amène. 

Le ciel est ma patrie, et Paphos mon domaine : 

Je les quitte pour toi : vois si tu veux m'aimer. ^ 

Le transport d'Adonis ne se peut exprimer. 

'< O dieux ! s'écria-t-il, n'est-ce point quelque songe ? 

Puis-je embrasser l'erreur où ce discours me plonge? 

Charmante déité, vous dois-je ajouter foi? 

Quoi ! Vous quittez les cieux et les quittez pour moi ! 

Il me seroit permis d'aimer une Immortelle ! 

— Amour rend ses sujets tous égaux, lui dit-elle ; 

La beauté, dont les traits même aux dieux sont si doux, 

Est quelque chose encor de plus divin que nous. 

Nous aimons, nous aimons, ainsi que toute chose : 

Le pouvoir de mon fils de moi-même dispose : 

Tout est né pour aimer. » Ainsi parle Vénus : 

Et ses yeux éloquents en disent beaucoup plus, 

Ils persuadent mieux que ce qu'a dit sa bouche, 



ADONIS 1 1 

Ses regards, truchements de l'ardeur qui la touche, 

Sa beauté souveraine, et les traits de son fils, 

Ont contraint Mars d'aimer : que peut faire Adonis? 

Il aime, il sent couler un brasier dans ses veines ; 

Les plaisirs qu'il attend sont accrus par ses peines : 

Il désire, il espère, il craint, il sent un mal 

A qui les plus grands biens n'ont rien qui soit égal. 

Vénus s'en aperçoit, et feint qu'elle l'ignore : 

Tous deux de leur amour semblent douter encore ; 

Et, pour s'en assurer, chacun de ces amants 

Mille fois en un jour fait les mêmes serments. 

Quelles sont les douceurs qu'en ces bois ils goûtèrent î 

O vous de qui les voix jusqu'aux astres montèrent, 

Lorsque par vos chansons tout l'univers charmé 

Vous ouït célébrer ce couple bien-aimé. 

Grands et nobles esprits, chantres incomparables, 

Mêlez parmi ces sons vos accords admirables. 

Écho, qui ne tait rien, vous conta ces amours ; 

Vous les vîtes gravés au fond des antres sourds : 

Faites que j'en retrouve au temple de Mémoire 

Les monuments sacrés, sources de votre gloire. 

Et que, m'étant formé sur vos savantes mains. 

Ces vers puissent passer aux derniers des humains ! 

Tout ce qui naît de doux en l'amoureux empire. 

Quand d'une égale ardeur l'un pour l'autre on soupire, 

Et que, de la contrainte ayant banni les lois, 

On se peut assurer au silence des bois, 

Jours devenus moments, moments filés de soie, 



1 2 ADONIS 

Agréables soupirs, pleurs enfants de la joie, 

Vœux, serments et regards, transports, ravissements, 

Mélange dont se fait le bonheur des amants, 

Tout par ce couple heureux fut lors mis en usage. 

Tantôt ils choisissoient l'épaisseur d'un ombrage : 

Là, sous des chênes vieux où leurs chiffres graves 

Se sont avec les troncs accrus et conservés, 

Mollement étendus ils consumoient les heures, 

Sans avoir pour témoins, en ces sombres demeures, 

Que les chantres des bois, pour confidents qu'Amour 

Qui seul guidoit leurs pas en cet heureux séjour. 

Tantôt sur des tapis d'herbe tendre et sacrée 

Adonis s'endormoit auprès de Cythérée, 

Dont les yeux, enivrés par des charmes puissants, 

Attachoient au héros leurs regards languissants. 

Bien souvent ils chantoient les douceurs de leurs peines 

Et quelquefois assis sur le bord des fontaines. 

Tandis que cent cailloux, luttant à chaque bond, 

Suivoient les longs replis du cristal vagabond, 

'< Voyez, disoit Venus, ces ruisseaux et leur course ; 

Ainsi jamais le Temps ne remonte à sa source : 

Vainement pour les dieux il fuit d'un pas léger ; 

Mais vous autres mortels le devez ménager, 

Consacrant à l'Amour la saison la plus belle. >/ 

Souvent, pour divertir leur ardeur mutuelle. 

Ils dansoient aux chansons, de Nymphes entourés. 

Combien de fois la lune a leurs pas éclairés, 

Et, couvrant de ses rais l'émail d'une prairie, 



ADONIS n 

Les a vus à l'envi fouler l'herbe fleurie ! 
Combien de fois le jour a vu les antres creux 
Complice des larcins de ce couple amoureux I 
Mais n'entreprenons pas d'ôter le voile sombre 
De ces plaisirs amis du silence et de l'ombre. 

Il est temps de passer aux funestes moments 

Où la triste Vénus doit quitter son amant. 

Du bruit de ses amours Paphos est alarmée : 

On dit qu'au fond d'un bois la déesse charmée. 

Inutile aux mortels, et sans soin de leurs voeux, 

Renonce au culte vain de ses temples fameux. 

Pour dissiper ce bruit, la reine de Cythère 

Veut quitter pour un temps ce séjour solitaire. 

Que ce cruel dessein lui donne de douleurs 1 

Un jour que son amant la voyoit toute en pleurs. 

« Déesse, lui dit-il, qui causez mes alarmes, 

Quel ennui si profond vous oblige à ces larmes ? 

Vous aurois-je offensée, ou ne m'aimez-vous plus? 

— Ah ! dit-elle, quittez ces soupçons superflus : 

Adonis tacheroit en vain de me déplaire : 

Ces pleurs naissent d'amour et non pas de colère : 

D'un déplaisir secret mon cœur se sent atteint : 

Il faut que je vous quitte, et le Sort m'y contraint ; 

Il le faut. Vous pleurez ! Du moins, en mon absence, 

Conservez-moi toujours un cœur plein de constance ; 

Ne pensez quà moi seule, et qu'un indigne choix 

Ne vous attache point aux nymphes de ces bois. 



14 ADONIS 

Leurs fers après les miens ont pour vous de la honte : 
Surtout de votre sang il me faut rendre compte. 
Ne chassez point aux ours, aux sangliers, aux lions, 
Gardez-vous d'irriter tous ces monstres félons : 
Laissez les animaux qui, fiers et pleins de rage, 
Ne cherchent leur salut qu'en montrant leur courage ; 
Les daims et les chevreuils, en fuyant devant vous, 
Donneront à vos sens des plaisirs bien plus doux. 
Je vous aime, et ma crainte a d'assez justes causes ; 
Il sied bien en amour de craindre toutes choses : 
Qiie deviendrois-je, hélas ! si le Sort rigoureux 
Me privoit pour jamais de l'objet de mes vœux? » 

Là, se fondant en pleurs, on voit croitre ses charmes : 
Adonis lui répond seulement par des larmes. 
Elle ne peut partir de ces aimables lieux : 
Cent humides baisers achèvent ses adieux. 
O vous, tristes plaisirs où leur âme se noie, 
Vains et derniers efforts d'une imparfaite joie, 
Moments pour qui le Sort rend leurs vœux superflus, 
Délicieux moments, vous ne reviendrez plus ! 

Adonis voit un char descendre de la nue : 
Cythérée y montant disparoit à sa vue. 
C'est en vain que des yeux il la suit dans les airs : 
Rien ne s'offre à ses sens que l'horreur des déserts ; 
Les Vents, sourds à ses cris, renforcent leur haleine. 
Tout ce qu'il vient de voir lui semble une ombre vainc. 



ADONIS 1 5 

Il appelle Vénus, fait retentir les bois, 
Et n'entend qu'un écho qui répond à sa voix. 
C'est lors que, repassant dans sa triste mémoire 
Ce que naguère il eut de plaisirs et de gloire, 
Il tâche à rappeler ce bonheur sans pareil : 
Semblable à ces amants trompés par le sommeil, 
Qui rappellent en vain pendant la nuit obscure 
Le souvenir confus d'une douce imposture. 
Tel Adonis repense à Theur qu'il a perdu ; 
Il le conte aux forêts, et n'est point entendu : 
Tout ce qui l'environne est privé de tendresse ; 
Et, soit que des douleurs la nuit enchanteresse 
Plonge les malheureux au suc de ses pavots, 
Soit que l'astre du jour ramène leurs travaux. 
Adonis sans relâche aux plaintes s'abandonne ; 
De sanglots redoublés sa demeure résonne. 
Cet amant toujours pleure, et toujours les Zéphyrs 
Envolant vers Paphos sont chargés de soupirs. 
La molle oisiveté, la triste solitude. 
Poisons dont il nourrit sa noire inquiétude, 
Le livrent tout entier au vain ressouvenir 
Qui le vient malgré lui sans cesse entretenir. 

Enfin, pour divertir l'ennui qui le possède, 
On lui dit que la chasse est un puissant remède. 
Dans ces lieux pleins de paix, seul avecque l'amour, 
Ce plaisir occupoit les héros d'alentour. 
Adonis les assemble, et se plaint de l'outrage 



i6 ADONIS 

Que CCS champs ont reçu d'un sanglier plein de rage. 

Ce tyran des forêts porte partout l'effroi ; 

Il ne peut rien souffrir de sûr autour de soi. 

L'avare laboureur se plaint à sa famille 

Que sa dent a détruit l'espoir de la faucille : 

L'un craint pour ses vergers, l'autre pour ses guérets ; 

Il foule aux pieds les dons de Flore et de Cérès : 

Monstre énorme et cruel, qui souille les fontaines, 

Qui fait bruire les monts, qui désole les plaines, 

Et, sans craindre l'effort des voisins alarmés, 

S'apprête à recueillir les grains qu'ils ont semés. 

Tâcher de le surprendre est tenter l'impossible : 

Il habite en un fort, épais, inaccessible ; 

Tel on voit qu'un brigand fameux et redouté 

Se cache après ses vols en un antre écarté, 

Fait des champs d'alentour de vastes cimetières, 

Ravage impunément des provinces entières, 

Laisse gronder les lois, se rit de leur courroux. 

Et ne craint point la mort, qu'il porte au sein de tous : 

L'épaisseur des forêts le dérobe aux supplices. 

C'est ainsi que le monstre a ces bois pour complices • 

Mais le moment fatal est enfin arrivé. 

Où, malgré sa fureur, en son sang abreuvé, 

Des dégâts qu'il a faits il va payer l'usure. 

Hélas ! qu'il vendra cher sa mortelle blessure ! 

Un matin que l'Aurore au teint frais et riant 
A peine avoit ouvert les portes d'Orient, 



p\ 



ADONIS 17 

La jeunesse voisine autour du bois s'assemble : 

Jamais tant de héros ne s'étoient vus ensemble. 

Anténor le premier sort des bras du sommeil, 

Et vient au rendez-vous attendre le soleil : 

La déesse des bois n'est point si matinale : 

Cent fois il a surpris l'amante de Céphale : 

Et sa plaintive épouse a maudit mille fois 

Les veneurs et les chiens, le gibier et les bois. 

Il est bientôt suivi du satrape Alcamène, 

Dont le long attirail couvre toute la plaine. 

C'est en vain que ses gens se sont chargés de rets : 

Leur nombre est assez grand pour ceindre les forêts. 

On y voit arriver Bronte au cœur indomptable, 

Et le vieillard Capys, chasseur infatigable, 

Qui, depuis son jeune âge ayant aimé les bois, 

Rend et chiens et veneurs attentifs à sa voix. 

Si le jeune Adonis l'eut aussi voulu croire, 

Il n'auroit pas si tôt traversé l'onde noire. 

Comment l'auroit-il cru, puisqu'en vain ses amours 

L'avoient sollicité d avoir soin de ses jours .'" 

Par le beau Callion la troupe est augmentée. 

Gilippe vient après, fils du riche Acantée. 

Le premier, pour tous biens, n'a que les dons du corps : 

L'autre, pour tous appas, possède des trésors. 

Tous deux aiment Chloris, etChloris n'aime qu'elle : 

Ils sont pourtant parés des faveurs de la belle. 

Phlègre accourt, et Mimas, Palmire aux blonds cheveux. 

Le robuste Crantor aux bras durs et nerveux, 



i8 ADONIS 

Le Lycien Télame, Agénor de Carie, 
Le vaillant Triptolème, honneur de la Syrie, 
Paphe expert à lutter, Mopse à lancer le dard, 
Lycaste, Palémon, Glauque, Hilus, Amilcar ; 
Cent autres que je tais, troupe épaisse et confuse : 
Mais peut-on oublier la charmante Arëthuse, 
Aréthuse au teint vif, aux yeux doux et perçants, 
Qui pour le blond Palmire a des feux innocents ? 
On ne l'instruisit point à manier la laine ; 
Courir dans les forêts, suivre un cerf dans la plaine, 
Ce sont tous ses plaisirs : heureuse si son cœur 
Eût pu se garantir d'amour comme de peur ! 
On la voit arriver sur un cheval superbe, 
Dont à peine les pas sont imprimés sur l'herbe ; 
D'une charge si belle il semble glorieux. 
Et, comme elle. Adonis attire tous les yeux ; 
D'une fatale ardeur déjà son front s'allume ; 
Il marche avec un air plus fier que de coutume. 
Tel Apollon marchoit quand l'énorme Python 
L'obligea de quitter l'ombre de i'Hélicon. 

Par l'ordre de Capys la troupe se partage. 

De tant de gens épars le nombreux équipage, 

Leurs cris, l'aboi des chiens, les cors mêlés de voix. 

Annoncent l'épouvante aux hôtes de ces bois. 

Le ciel en retentit, les échos se confondent, 

De leurs palais voûtés tous ensemble ils répondent. 

Les cerfs, au moindre bruit à se sauver si prompts. 



ADONIS 19 

Les timides troupeaux des daims aux larges fronts, 
Sont contraints de quitter leurs demeures secrètes : 
Le bois n'a plus pour eux d'assez sombres retraites. 
On court dans les sentiers, on traverse les forts ; 
Chacun, pour les percer, redouble ses efforts. 

Au fond du bois croupit une eau dormante et sale : 
Là, le monstre se plaît aux vapeurs qu'elle exhale ; 
Il s'y vautre sans cesse, et chérit un séjour 
Jusqu'alors ignoré des mortels et du jour. 
On ne l'en peut chasser : du souci de sa vie 
Bien plus à sa valeur qu'à sa fuite il se fie. 
Les cors ont beau sonner, l'air a beau retentir, 
Rien ne sauroit encor l'obliger à partir. 
Cependant les Destins hâtent sa dernière heure. 
Dryope la première évente sa demeure : 
Les autres chiens, par elle aussitôt avertis, 
Répondent à sa voix, frappent l'air de leurs cris, 
Entraînent les chasseurs, abandonnent leur quête ; 
Toute la meute accourt, et vient lancer la bète, 
S'anime en la voyant, redouble son ardeur; 
Mais le fier animal n'a point encor de peur. 

Le coursier d'Adonis, né sur les bords du Xanthe, 
Ne peut plus retenir son ardeur violente : 
Une jument d'Ida l'engendra d'un des Vents ; 
Les forêts l'ont nourri pendant ses premiers ans. 
Il ne craint point des monts les puissantes barrières, 



2Ô ADONIS 

Ni l'aspect étonnant des profondes rivières, 
Ni le penchant affreux des rocs et des vallons ; 
D'haleine en le suivant manquent les Aquilons. 
Adonis le retient pour mieux suivre la chasse. 
Enfin le monstre est joint par deux chiens dont la race 
Vient du vite Lélaps, qui fut l'unique prix 
Des larmes dont Céphale apaisa sa Procris : 
Ces deux chiens sont Mélampe et l'ardente Sylvage. 
Leur sort fut différent, mais non pas leur courage; 
Par l'homicide dent Mélampe est mis à mort : 
Sylvage au poil de tigre attendoit même sort, 
Lorsque l'un des chasseurs se présente à la bête. 
Sur lui tourne aussitôt l'effort de la tempête : 
Il connoît, mais trop tard, qu'il s'est trop avancé : 
Son visage pâlit, son sang devient glacé : 
L'image du trépas en ses yeux est empreinte : 
Sur le teint des mourants la mort n'est pas mieux peinte. 
Sa peur est pourtant vaine, et, sans être blessé, 
Du monstre qui le heurte il se sent terrassé. 
Nisus, ayant cherché son salut sur un arbre, 
Rit de voir ce chasseur plus froid que n'est un marbre. 
Mais lui-même a sujet de trembler à son tour : 
Le sanglier coupe l'arbre : et les lieux d'alentour 
Résonnent du fracas dont sa chute est suivie : 
Nisus encore en l'air fait des vœux pour sa vie. 
Conterai-je en détail tant de puissants efforts. 
Des chiens et des chasseurs les différentes morts, 
Leurs exploits avec eux cachés sous l'ombre noire ? 



ADONIS 2 1 

Seules vous le savez, 6 filles de Mémoire : 
Venez donc m'inspirer; et, conduisant ma voix, 
Faites-moi dignement célébrer ces exploits. 

Deux lices d'Anténor, Lycoris et Niphale, 
Veulent qu'aux yeux de tous leur ardeur se signale. 
Le vieux Capys lui-même eut soin de les dresser : 
Au sanglier l'une et l'autre est prête à se lancer. 
Un mâtin les devance, et se jette en leur place : 
C'est Phlégon, qui souvent aux loups donne la chasse ; 
Armé d'un fort collier qu'on a semé de clous, 
A l'oreille du monstre il s'attache en courroux : 
Mais il sent aussitôt le redoutable ivoire : 
Ses flancs sont décousus: et, pour comble de gloire, 
Il combat en mourant et ne veut point lâcher 
L'endroit où sur le monstre il vient de s'attacher. 
Cependant le sanglier passe à d'autres trophées : 
Combien voit-on sous lui de trames étouffées ! 
Combien en coupe-t-il ! Que d'hommes terrassés : 
Que de chiens abattus, mourants, morts, et blessés! 
Chevaux, arbres, chasseurs, tout éprouve sa rage. 
Tel passe un tourbillon, messager de l'orage; 
Telle descend la foudre, et d un soudain fracas 
Brise, brûle, détruit, met les rochers à bas. 
Crantor d'un bras nerveux lance un dard à la bête : 
Elle en frémit de rage, écume, et tourne tête. 
Et son poil hérissé semble de toutes parts 
Présenter au chasseur une forêt de dards. 



2 2 ADONIS 

Il n'en a point pourtant le cœur touché de crainte; 
Par deux fois du sanglier il évite l'atteinte ; 
Deux fois le monstre passe, et ne brise en passant 
Que l'épieu dont Crantor se couvre en cet instant. 
Il revient au chasseur ; la fuite est inutile : 
Crantor aux environs n'aperçoit point d'asile. 
En vain du coup fatal il veut se détourner ; 
Ne pouvant que mourir, il meurt sans s'étonner. 

Pour punir son vainqueur toute la troupe approche ; 
L'un lui présente un dard, l'autre un trait lui décoche : 
Le fer ou se rebouche, ou ne fait qu'entamer 
Sa peau, que d'un poil dur le Ciel voulut armer. 
Il se lance aux épieux, il prévient leur atteinte ; 
Plus le péril est grand, moins il montre de crainte : 
C est ainsi qu'un guerrier pressé de toutes parts 
Ne songe qu'à périr au milieu des hasards : 
De soldats entassés son bras jonche la terre ; 
Il semble qu'en lui seul se termine la guerre : 
Certain de succomber, il fait pourtant effort, 
Non pour ne point mourir mais pour venger sa mort. 
Tel et plus valeureux le monstre se présente ; 
Plus le nombre s'accroît, plus sa fureur s'augmente : 
L'un a les flancs ouverts, l'autre les reins rompus; 
Il mâche et foule aux pieds ceux qui sont abattus, 
La troupe des chasseurs en devient moins hardie ; 
L'ardeur qu'ils témoignoient est bientôt refroidie. 



ADONIS 23 

Palmirc toutefois s'avance malgré tous : 

Ce n'est pas du sanglier que son cœur craint les coups ; 

Aréthuse lui fut jadis plus redoutable ; 

Jadis sourde à ses vœux, mais alors favorable, 

Elle voit son amant poussé d'un beau désir, 

Et le voit avec crainte autant qu'avec plaisir. 

« Quoi 1 mes bras, lui dit-il, sont conduits par les vôtres. 

Et vous me verriez fuir aussi bien que les autres ! 

Non, non ; pour redouter le monstre et son effort, 

Vos yeux m'ont trop appris à mépriser la mort. » 

Il dit, et ce fut tout : l'effet suit la parole ; 

Il ne va pas au monstre, il y court, il y vole, 

Tourne de tous côtés, esquive en l'approchant, 

Hausse le bras vengeur, et d'un glaive tranchant 

S'efforce de punir le monstre de ses crimes. 

Sa dent alloit d'un coup s'immoler deux victimes : 

L'une eût senti le mal que l'autre en eût reçu. 

Si son cruel espoir n'eût point été déçu. 

Entre Palmire et lui l'amazone se lance : 

Palmire craint pour elle, et court à sa défense. 

Le sanglier ne sait plus sur qui d'eux se venger; 

Toutefois à Palmire il porte un coup léger. 

Léger pour le héros, profond pour son amante. 

On l'emporte; elle suit, inquiète et tremblante. 

Le coup est sans danger; cependant les esprits, 

En foule avec le sang de leurs prisons sortis, 

Laissent faire à Palmire un effort inutile. 

Il devient aussitôt pâle, froid, immobile ; 



2 4 ADONIS 

Sa raison n'agit plus, son œil se sent voiler : 
Heureux s'il pouvait voir les pleurs qu'il fait couler. 
La moitié des chasseurs, à le plaindre employée, 
Suit la triste Aréthuse en ses larmes noyée. 

Non loin de cet endroit un ruisseau fait son cours ; 

Adonis s'y repose après mille détours. 

Les nymphes, de qui l'oeil voit les choses futures, 

L'avoient fait égarer en des routes obscures. 

Le son des cors se perd par un charme inconnu : 

C'est en vain que leur bruit à ses sens est venu. 

Ne sachant où porter sa course vagabonde, 

Il s'arrête en passant au cristal de cette onde. 

Mais les nymphes ont beau s'opposer aux Destins : 

Contre un ordre fatal tous leurs charmes sont vains, 

Adonis en ce lieu voit apporter Palmire ; 

Ce spectacle lémeut, et redouble son ire : 

A tarder plus longtemps on ne peut l'obliger ; 

Il retarde la gloire, et non pas le danger. 

Il part, se fait guider, rencontre le carnage. 

Cependant le sanglier s'étoit fait un passage. 

Et, courant vers son fort, il se lançoit parfois 

Aux chiens, qui dans le ciel poussoicnt de vains abois. 

On ne l'ose approcher; tous les traits qu'on lui lance. 

Étant poussés de loin, perdent leur violence. 

Le héros seul s'avance, et craint peu son courroux. 

Mais Capys, l'arrêtant, s'écrie : '< Où courez-vous?'' 

Quelle bouillante ardeur au péril vous engage ? 



ADONIS 25 

Il est besoin de ruse, et non pas de courage. 

N'avancez pas, fuyez ; il vient à vous, 6 dieux ! » 

Adonis, sans répondre, au ciel lève les yeux. 

« Déesse, ce dit-il, qu'adore ma pensée, 

Si je cours au péril, n'en sois point offensée ; 

Guide plutôt mon bras, redouble son effort ; 

Fais que ce trait lancé donne au monstre la mort. » 

A ces mots dans les airs le trait se fait entendre : 

A l'endroit où le monstre a la peau la plus tendre 

Il en reçoit le coup, se sent ouvrir les flancs. 

De rage et de douleur frémit, grince les dents, 

Rappelle sa fureur, et court à la vengeance. 

Plein d'ardeur et léger. Adonis le devance. 

On craint pour le héros ; mais il sait éviter 

Les coups qu'à cet abord la dent lui veut porter. 

Tout ce que peut l'adresse étant jointe au courage. 

Ce que pour se venger tente l'aveugle rage. 

Se fit lors remarquer par les chasseurs épars. 

Tous ensemble au sanglier voudroient lancer leurs dards. 

Mais peut-être Adonis en recevoit l'atteinte. 

Du cruel animal ayant chassé la crainte. 

En foule ils courent tous droit aux fiers assaillants. 

Courez, courez, chasseurs un peu trop tard vaillants ; 

Détournez de vos noms un éternel reproche : 

Vos efforts sont trop lents, déjà le coup approche; 

Que n'en ai-jc oublié les funestes moments î 

Pourquoi n'ont pas péri ces tristes monuments ? 



2 6 ADONIS 

Faut-il qu'à nos neveux j'en raconte l'histoire ! 
Enfin de ces forêts l'ornement et la gloire, 
Le plus beau des mortels, l'amour de tous les yeux, 
Par le vouloir du Sort ensanglante les lieux. 

Le cruel animal s'enferre dans ses armes, 

Et d'un coup aussitôt il détruit mille charmes. 

Ses derniers attentats ne sont pas impunis ; 

Il sent son coeur perce de l'épicu d'Adonis, 

Et, lui poussant au flanc sa défense cruelle, 

Meurt, et porte en mourant une atteinte mortelle. 

Dun sang impur et noir il purge l'univers ; 

Ses yeux d'un somme dur sont pressés et couverts. 

Il demeure plongé dans la nuit la plus noire ; 

Et le vainqueur à peine a connu sa victoire. 

Joui de la vengeance et goûté ses transports, 

Qu'il sent un froid démon s'emparer de son corps. 

De ses yeux si brillants la lumière est éteinte ; 

On ne voit plus l'éclat dont sa bouche était peinte, 

On ne voit que les traits : et l'aveugle trépas 

Parcourt tous les endroits où régnoient tant d'appas. 

Ainsi l'honneur des prés, les fleurs, présent de Flore, 

Filles du blond soleil et des pleurs de l'Aurore, 

Si la faux les atteint, perdent en un moment 

De leurs vives couleurs le plus rare ornement. 

La troupe des chasseurs, au héros accourue. 
Par des cris redoublés lui fait ouvrir la vue : 



ADONIS 27 

Il cherche encore un coup la lumière des cieux : 
Il pousse un long soupir, il referme les yeux, 
Et le dernier moment qui retient sa belle âme 
S'emploie au souvenir de l'objet qui l'enflamme. 
On fait pour l'arrêter des efforts superflus ; 
Elle s'envole aux airs, le corps ne la sent plus. 

Prêtez-moi des soupirs, ô Vents, qui sur vos ailes 
Portâtes à Vénus de si tristes nouvelles. 
Elle accourt aussitôt, et, voyant son amant. 
Remplit les environs d'un vain gémissement. 
Telle sur un ormeau se plaint la tourterelle. 
Quand l'adroit giboyeur a, d'une main cruelle, 
Fait mourir à ses yeux l'objet de ses amours; 
Elle passe â gémir et les nuits et les jours. 
De m.oment en moment renouvelant sa plainte. 
Sans que d'aucun remords la Parque soit atteinte. 
Tout ce bruit, quoique juste, au vent est répandu: 
L'Enfer ne lui rend point le bien qu'elle a perdu : 
On ne le peut fléchir ; les cris dont il est cause 
Ne font point qu'à nos vœux il rende quelque chose, 
Vénus l'implore en vain par de tristes accents ; 
Son désespoir éclate en regrets impuissants , 
Ses cheveux sont épars, ses yeux noyés de larmes; 
Sous d'humides torrents ils resserrent leurs charmes. 
Comme on voit au printemps les beautés du soleil 
Cacher sous des vapeurs leur éclat sans pareil. 
Après mille sanglots enfin elle s'écrie : 



2 8 ADONIS 

« Mon amour n'a donc pu te faire aimer la vie ! 
Tu me quittes, cruel! Au moins ouvre les yeux, 
Montre-toi plus sensible à mes tristes adieux; 
Vois de quelle douleurs ton amante est atteinte ! 
Hélas! l'ai beau crier : il est sourd à ma plainte. 
Une éternelle nuit l'oblige à me quitter; 
Mes pleurs ni mes soupirs ne peuvent l'arrêter. 
Encor si je pouvois le suivre en ces lieux sombres ! 
Que ne m'est-il permis d'errer parmi les ombres ! 
Destins, si vous vouliez le voir si tôt périr, 
Falloit-il m'obliger à ne jamais mourir? 
Malheureuse Vénus, que te servent ces larmes? 
Vante-toi maintenant du pouvoir de tes charmes : 
Ils n'ont pu du trépas exempter tes amours ; 
Tu vois qu'ils n'ont pu même en prolonger les jours. 
Je ne demandons pas que la Parque cruelle 
Prît à filer leur trame une peine éternelle : 
Bien loin que mon pouvoir l'empêchât de finir, 
Je demande un moment, et ne puis l'obtenir. 
Noires divinités du ténébreux empire, 
Dont le pouvoir s'étend sur tout ce qui respire, 
Rois des peuples légers, souffrez que mon amant 
De son triste départ me console un moment. 
Vous ne le perdrez point : le trésor que je pleure 
Ornera tôt ou tard votre sombre demeure. 
Quoi ! vous me refusez un présent si léger ! 
Cruels, souvenez-vous qu'Amour m'en peut venger : 
Et vous, antres cachés, favorables retraites, 



ADONIS 29 

Où nos cœurs ont goûté des douceurs si secrètes, 
Grottes, qui tant de fois avez vu mon amant 
Me raconter des yeux son fidèle tourment, 
Lieux amis du repos, demeures solitaires, 
Qui d'un trésor si rare étiez dépositaires. 
Déserts, rendez-le moi : deviez-vous avec lui 
Nourrir chez vous le monstre auteur de mon ennui? 
Vous ne répondez point. Adieu donc, 6 belle âme; 
Emporte chez les morts ce baiser tout de flamme : 
Je ne te verrai plus : adieu, cher Adonis! // 
Ainsi Vénus cessa. Les rochers, à ses cris, 
Quittant leur dureté, répandirent des larmes : 
Zéphyre en soupira ; le jour voila ses charmes ; 
D'un pas précipité sous les eaux il s'enfuit, 
Et laissa dans ces lieux une profonde nuit. 



TABLE DES MATIERES 



Au sujet d'Adonis I 

A Monseigneur Foucquet i 

Avertissement 5 

Adonis 7 



ACHEVE D'IMPB^IMEB^ 

le quitiTie juillet MCMXXI 
par DEVAMBEZ 



PQ La Fontaine, Jean de 

1810 Adonis 

A3 

1921 



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